Ce qui y'a de bien à être une bicoque de traviole, c'est qu'on a un grand grenier.
C'est là que je range mes souvenirs, mes vieux écrits que je ressortirai quand je serais vieille, que je relirai avec tendresse ou colère, avec le sourire ou la larme à l'œil.
Quand j'aurais le temps, quand j'aurais envie, quand je regarderai derrière parce que devant, je verrais la fin de la route...
Alors je me retournerai.
Je me dirais que j'ai eu une putain de vie bien remplie, et que j'aurais pas perdu mon temps.
Ouais, je me dirais ça.
Et puis parfois, on tombe sur une feuille qui vole, une feuille échappée d'un cahier.
Une feuille orpheline qui glisse lentement sur le sol.
On la ramasse et on regarde ce que c'est.
Une feuille d'impôt...
Une feuille blanche...
Une feuille morte...
Ah ben non... Une feuille gribouillée à la hâte...
On est en 2007... Un mardi... C'est l'automne...
Je me souviens de cette journée...
J'avais posté deux, trois pensées pas jetées en l'air.
Pas de ces pensées qui font marrer, du moins pas que.
Le côté obscur de Coke.
Mon moi profond mis à nu et exhiber.
Et puis, elle est arrivée sans crier gare sur mon écran après des mois d'absence.
- C'est pas que je ne veux pas mais pourquoi aujourd'hui justement?
- Parce que j'ai besoin d'écrire...
Besoin d'écrire...
Un flot de mots, de maux aussi...
Besoin moi aussi d'écrire...
Alors j'ai écrit.
Mais pas à elle.
Juste pour moi. Une pensée privée.
Une de celle qu'on ne poste pas, que l'on garde pour soi et que l'on range dans le grenier, une de celle que l'on ne jette pas en l'air de peur qu'elle retombe.
Une pensée sur elle, juste comme ça, parce que j'avais des mots qui ne demandaient qu'à sortir. Le besoin de les coucher vite, avant qu'ils ne passent.
Saisir l'instant, comme elle venait de le faire sur mon écran. Comme on appuie sur le déclencheur, le bon moment, la bonne prise.
Ça donnait ça...
« VdN...
3 lettres apposées les unes à côté des autres dans une harmonie grandiose, dansants toutes sur le même rythme.
Premier shoot visuel.
Elle shoote, elle saisit l'instant, le bon instant.
Elle comprend, même à demi mots, même ceux qu'on ne dit pas, même ceux que l'on veut taire.
Elle ne me connaît pas, et du reste moi non plus. Mais j'ai l'impression qu'elle sait.
Je voudrais bien passer des heures à observer ces 3 lettres qui s'affichent parfois sur mon écran.
Par hasard... Comme une évidence...
Des heures à observer son style, des journées... Pourquoi pas ?
Ausculter chacune de ses lettres, les décortiquer trait par trait, laissant mon regard glisser le long de sa courbe. Un rituel familier qui vire à la pathologie...
Un rituel que j'ai fuis, évité, esquivé.
Mais on n'échappe pas à l'évidence, elle nous rattrape et nous attrape.
Alors je ne lutterai plus.
Adviendra, ce qu'il adviendra...
La fuite, c'est bon pour la plomberie !
3 lettres, 6 traits, 1 courbe...
Seulement une courbe...
Et une succession de droites, verticales, obliques, longues, courtes, mais de droites quand même.
Pathologique te dis je !
C'est rigide une droite. C'est sec, direct, froid. Ça vote UMP, ça fait son taff, et ça se couche tôt.
Des droites comme des remparts, comme des herses dressées de chaques côtés pour protéger cette petite courbe du milieu...
Et pourtant, 6 droites et une courbe, ça danse, ça se contorsionne, ça s'agite, ça agite, ça m'agite...
J'ai continué à disséquer, à éplucher, à observer, avec le rictus pénétré d'un chat regardant couler l'eau du robinet...
Jusqu'à saisir le truc.
Le truc, c'est juste une seule question qui ressemblait à un problème de maths, une sorte d'équation à trois inconnues : 1+1+1...
Comment on fait 2 ?
On lit, on échange, on s'échange...
3 lettres, 6 traits, 1 courbe...
Le dosage de ses visites.
La précision des ses mots.
La régularité de ses apparitions.
C'est comme une image gravée dans ma rétine, comme une photo prise sur le vif...
Et aujourd'hui, quand je croise ces 3 lettres, sans m'y attendre, à sa demande, j'ai pas envie de lutter.
C'est mon kit, ma caisse à outils et ma pipette.
- Parce que ça doit arriver ? Tu crois toi ?
- Non... Je dis que si ça doit arriver, ça arrivera...
- ...
- Et puis oui... Peut-être que j'ai ce sentiment depuis le premier message...
»
Voilà...
Quelques lignes griffonnées sur le vif, à la va vite, sur une feuille orpheline égarée, une feuille qui n'a pas voulue rester au grenier...
La saison des feuilles mortes est bien là...
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